Le premier chapitre des commentaires De bello gallico renferme deux assertions que l’on peut compter parmi les plus audacieux mensonges qui aient jamais été écrits ; ces mensonges ont été en général acceptés par presque tous les historiens comme des vérités incontestables. Le premier de ces mensonges est qu’entre les Pyrénées et le Rhin était renfermée toute la Gaule, Gallia omnis.

Or, Jules César est obligé (livre VI, c. 24) d’avouer qu’à la date où il écrit (52-51 avant notre ère), il y avait des Galli à l’est du Rhin, et il nous parle d’une forêt (Hercyniam siluam) qui, des environs de Spire et de Bâle, s’étendait jusqu’à la Dacie, c’est-à-dire jusqu’en Hongrie. Trente ou quarante ans plus tôt, Sempronius Asellio mettait en Gaule, in Gallia, la ville de Noreia, aujourd’hui Neumarkt (Styrie, Autriche), et il le faisait avec raison, puisque Noreia appartenait aux Taurisci, autrement dit Norici, et que les Taurisci étaient des Gaulois, comme l’a exposé Strabon (I. VII, ch. II, § 2).

Une autre assertion de Jules César, c’est que les Celtes, c’est-à-dire pour parler latin, les Galli, les Gaulois, étaient les habitants du territoire situé entre la Seine, la Marne et la Garonne : Qui ipsorum lingua Celtae, nostra Galli appellantur… Gallos ab Aquitanix, Garumna flumen, a Belgis Matrona et Sequana dividuit. Ce territoire serait une des trois parties de la Gallia omnis (De bello gallico, l. I, c. 1, § 1, 2).

Mais Celtica, Celticum, c’est la Keltikê, la Celtique des Grecs qui, à l’ouest, comprenait une grande partie de la péninsule ibérique et qui, à l’est, atteignait le Pont-Euxin. Ephore au IVe siècle avant notre ère, Eratosthène au siècle suivant mettent dans la Celtique, Keltikê, la plus grande partie de la péninsule ibérique, et Strabon, qui conteste cette doctrine, mentionne dans la péninsule ibérique des Celtici au sud-ouest et au nord-ouest sur tout le vaste territoire des Celtiberi, c’est-à-dire des Ibères celtisés au centre. Enfin, il parle des Scythes celtisés, Keltokythas, c’est-à-dire des habitants de la Celtique orientale, dans le voisinage du Pont-Euxin (l. I, c. I, § 27 ; l. XI, c. VI, § 2 ). Denys d’Halicarnasse, en l’an 8 avant J.-C., ne connaît pas les Celtes de la péninsule ibérique ; il donne pour limites à la Celtique, Keltikê, les Pyrénées, les Alpes, le Danube, l’océan Atlantique, la Thrace et la Scythie. La Celtique est, dit-il, de forme carrée, elle comprend presque le quart de l’Europe, le Rhin la coupe en deux par le milieu (l. XIV, c. I, § 1-2). Cette Celtique n’a aucun rapport avec le territoire des Celtes resserré entre la Seine, la Marne et la Loire, suivant Jules César.

Au moment où a été écrit et publié le De bello gallico, Jules César a pensé qu’il y avait pour lui intérêt politique à faire croire aux ignorants plébéiens de Rome qu’il avait conquis toute la Celtique, autrement dit toute la Gaule. C’était un des moyens qui devaient le conduire à la dictature.

Auguste a pensé plus tard qu’il était inutile de mentir aussi éhontément et alors apparut le nom de Province lyonnaise (provincia Lugdunensis). Et la thèse mensongère de son père adoptif ne figura pas dans la carte de l’empire romain où Gallia, la Gaule, est une circonscription administrative connue, indépendante de l’ethnographie.

Malgré les prodigieuses découvertes archéologiques qui, des Karpathes à l’océan et des grandes plaines du nord à la Méditerrannée, démontrent l’étendue de la Celtique, les manuels scolaires français continuent à honorer le mensonge de César.

 

D’après d’Arbois de Jubainville, Les dieux celtiques à forme d’animaux, annexe.