Lettre ouverte à Mme Calmy-Rey
sur la Fête nationale suisse
(le 24 mai 2007)
Madame la Présidente,
Les menaces qui semblent peser sur l’organisation de la fête du Ier août 2007 au Grütli me font une obligation de vous informer sur un aspect de la signification de cette fête que les édiles et les citoyens de la Confédération Helvétique semblent ignorer.
De quoi s’agit-il ? Partout ailleurs qu’en Suisse, la fête du Ier août est célébrée par les druides. Il s’agit de la fête du dieu Lugos (Lug, en Irlande ; Lleu, en Galles), un dieu « à la main habile » que l’on dit aussi polytechnicien, parce qu’il est charpentier, forgeron, médecin, échanson et sorcier, poète et harpiste, etc. Non seulement il pratique tous les artisanats, mais il est expert dans chacun d’eux et il protège les artisans : c’est un dieu de la prospérité, non de celle qui advient par la chance, mais de cette prospérité industrieuse qui qualifie si bien celle de la Suisse. Les villages et les villes de Lyon, Lugano, Lugnier, Lugnorre et Lausanne sans doute, lui furent consacrées.
Les druides du monde entier célèbrent donc ce jour-là. Vous objecterez que c’est une coïncidence sans signification particulière que la fête nationale suisse soit aussi celle d’un dieu celtique… Je ne le crois pas. Et j’ai de bonnes raisons de penser que le fait historique du serment que la fête commémore ne prend pas son entière signification sans l’éclairage que la tradition celtique peut lui apporter.
Ce sont trois hommes, Walter Fürst, Arnold de Melchtal et Werner Stauffacher qui, représentant chacun son canton, s’engagent, « sous serment pris en bonne foi, à se prêter les uns aux autres n’importe quel secours, appui et assistance, de tout leur pouvoir et de tous leurs efforts, sans ménager ni leurs vies ni leurs biens, dans leur vallée et au-dehors, contre celui et contre tous ceux qui, par n'importe quel acte hostile, attenteraient à leurs personnes ou à leurs biens (…), les attaqueraient ou leur causeraient quelque dommage ».
On a voulu voir dans ce serment une nouveauté. « C'étaient là, écrit William Martin, des dispositions politiques et révolutionnaires (Histoire de la Suisse, 1928). » J’y vois plutôt une restauration des anciennes coutumes celtiques, et notamment de cette organisation des tribus-nations en confédérations stables qui caractérise l’antique Celtie (de Brest à Bratislava !). La base en était le canton : un mot gaulois qui signifiait cent et indiquait, dans les temps anciens, la mesure de territoire sur laquelle pouvaient vivre cent familles. Les fédérations (armoricaine, galate, helvétique, irlandaise… les exemples ne manquent pas) réunissaient un nombre impair de nations dont les intérêts stratégiques étaient communs. L’une des plus célèbres de l’antiquité fut la fédération des Helvètes qui rassemblait cinq nations celtiques (Boïens, Helvètes, Tigurins, Tugènes et Verbigènes) et deux nations germaniques (Tulinges et Latobrices).
Non, les acteurs du Grütli, n’innovent pas. Ils ont d’ailleurs le sentiment de renouveler « par le présent traité le texte de l'ancien pacte corroboré par un serment ». Ont-ils conscience de restaurer des institutions plus anciennes encore ?
Il ne faut pas me forcer beaucoup pour voir, dans ces trois hommes, émerger les chefs d’une hiérarchie invisible, comme il en a existé en Écosse, en Irlande et en Galles, quand les druides se sont réfugiés dans la clandestinité. C’est une organisation en cellules de « confrères » qu’on appelle cynvaël (« fraternité », en gallois) ou sochraiti (« compagnie », en irlandais). Compagnies et fraternités ne comprennent jamais plus de trois hommes ; elles recrutent par cooptation ; elles sont impénétrables : ainsi, l’enseignement et la philosophie druidique ont-ils survécu en Écosse, en Galles et en Irlande, pour réapparaître au grand jour au début du XVIIIe siècle.
On sait que c’est en 1899, que le gouvernement helvétique a instauré la fête nationale actuelle. Avaient-ils conscience, les membres de ce gouvernement, de consacrer leur pays au dieu Lugos, et d’en fonder ainsi, au moins symboliquement, la prospérité ? La question n’est pas aussi extravagante qu’elle paraît à première vue. Le demi-siècle qui court de 1850 à 1900 est celui d’une renaissance de la conscience celtique européenne.
Comme en prélude à la découverte du site celtique de La Tène, Adolphe Pictet publie, en 1856, à Genève1, les triades théologiques des « bardes » de l’île de Bretagne. Surviennent ensuite, à l’embouchure de la Thielle, sur le lac de Neuchâtel, les trouvailles du colonel Schwab. Et c’est un coup de tonnerre. Les érudits commencent à soupçonner que les Celtes n’étaient pas ces analphabètes que les vieux manuels décrivaient. On découvre une civilisation qui a rayonné sur l’Europe entière (et un moment sur la Turquie). Les études de mythologie celtique prospèrent, et les correspondants des sociétés savantes se convertissent en masse à ce mouvement celtophile, que les latinistes et romanistes envieux qualifieront de « celtomanie ».
Donc, il est assez logique que ce soit à la veille de l’an 1900 que l’on ait décidé de commémorer en même temps le Pacte fondateur et la fête du dieu Lugos. Reste à élucider la question : parmi les promoteurs de la fête, lesquels étaient assez celtophiles pour influencer le choix d’une date d’aussi bon auspice ?
Je vous souhaite, Madame la Présidente, la plus belle et la plus favorable des Fêtes nationales !
Philippe Camby

1 Le mystère des bardes de l’île de Bretagne, ou la doctrine des bardes gallois du moyen âge sur Dieu, la vie future et la transmigration des âmes. Texte original, trad. et commentaire par Adolphe Pictet. Genève : J. Cherbuliez, 1856.