Une bonne part de la mythologie, de la philosophie et même certains des rites des grandes fêtes celtiques se trouvent exposés dans les contes traditionnels. Non seulement ceux de Bretagne et d’Écosse, d'Irlande et du pays de Galles, mais dans le folklore européen tout entier. Plusieurs niveaux de lecture sont régulièrement proposés : matériel (le conte porte des valeurs de civilisation), spirituel (psychologique et religieux), initiatique enfin (philosophique et métaphysique). On trouvera, dans les commentaires qui suivent ce résumé du conte de Blanche-Neige, un aperçu des significations multiples de ce conte. Commentaires qui n’épuisent pas le sujet.
Blanche-Neige
Quand Blanche-Neige eut atteint ses dix-sept ans, elle était déjà plus jolie que le jour et plus belle que la reine.
La reine en devint jaune et verte de jalousie. Elle fit venir un chasseur et lui dit d’emmener l’enfant en forêt et de la tuer. Le chasseur obéit et conduisit Blanche-Neige dans le bois. Mais quand il eut dégainé son poignard pour en percer son cœur innocent, elle se mit à pleurer et dit :
— O cher chasseur, laisse-moi la vie ! je ne rentrerai jamais à la maison.
Parce qu’elle était belle, le chasseur eut pitié d’elle et la laissa se sauver.
Un marcassin passait. Il le tua de son poignard, prit ses poumons et son foie et les apporta à la reine comme preuves de la mort de Blanche-Neige. Le cuisinier reçut ordre de les apprêter et la méchante femme les mangea, s’imaginant qu’ils avaient appartenu à sa belle-fille.
Blanche-Neige se réfugie alors chez les nains et s’occupe de leur maison. Les nains, qui savent beaucoup de choses, la mettent en garde :
— Méfie-toi de ta belle-mère ! Elle saura bientôt que tu es ici ; ne laisse entrer personne !
Avertie par le miroir, la reine comprend que le chasseur l’a trompée et que Blanche-Neige est toujours en vie. Elle se farde le visage et s’habille comme une vieille marchande ambulante. Elle franchit les sept montagnes derrière lesquelles vivent les sept nains. Elle frappe à la porte et dit :
— J’ai du beau, du bon à vendre !
Blanche-Neige regarde par la fenêtre et dit :
— Bonjour, chère Madame, qu’avez-vous à vendre ?
— De la belle, de la bonne marchandise, répond-elle, des corselets de toutes les couleurs.
Elle déverrouille la porte et achète le joli corselet.
— Enfant ! dit la vieille. Comme tu t’y prends ! Viens, je vais te l’ajuster comme il faut !
Blanche-Neige se laissa passer le nouveau corselet. Mais la vieille serra rapidement et si fort que la jeune fille perdit le souffle et tomba comme morte.
— Et maintenant, tu as fini d’être la plus belle, dit la vieille en s’enfuyant.
Mais peu de temps après, les sept nains rentrent à la maison. Ils coupent le cordonnet ; et, peu à peu, Blanche-Neige revint à elle.
Quand la reine fut informée par le miroir que Blanche-Neige avait recouvré la vie, elle empoisonna, par un tour de sorcellerie qu’elle connaissait, un peigne. Elle se déguisa à nouveau et prit l’aspect d’une autre vieille femme. Elle franchit ainsi les sept montagnes en direction de la maison des sept nains, frappa à la porte et cria :
— Bonne marchandise à vendre !
Blanche-Neige regarda par la fenêtre et dit :
— Passez votre chemin ! je n’ai le droit d’ouvrir à quiconque.
— Mais tu peux bien regarder, dit la vieille en lui montrant le peigne empoisonné. Je vais te peigner joliment.
La pauvre Blanche-Neige ne se douta de rien et laissa faire la vieille ; à peine le peigne eut-il touché ses cheveux que le poison agit et que la jeune fille tomba sans connaissance.
— Et voilà ! dit la méchante femme, c’en est fait de toi, prodige de beauté !
Et elle s’en alla.
Par bonheur, le soir arriva vite et les sept nains rentrèrent à la maison. Quand ils virent Blanche-Neige étendue comme morte sur le sol, ils songèrent aussitôt à la marâtre, cherchèrent et trouvèrent le peigne empoisonné. Dès qu’ils l’eurent retiré de ses cheveux, Blanche-Neige revint à elle.
Quand la reine apprit par le miroir que Blanche-Neige était encore en vie.
— Il faut que Blanche-Neige meure ! s’écria-t-elle, dussé-je en périr moi-même !
Elle prépara une pomme empoisonnée ; il suffisait d’en manger un tout petit morceau pour mourir. La reine se farda le visage et se déguisa en paysanne. Ainsi transformée, elle franchit les sept montagnes pour aller chez les sept nains. Elle frappa à la porte. Blanche-Neige se pencha à la fenêtre et dit :
— Je n’ai le droit de laisser entrer quiconque ici ; les sept nains me l’ont interdit.
— D’accord ! répondit la paysanne. J’arriverai bien à vendre mes pommes ailleurs ; mais je vais t’en offrir une.
— Non, dit Blanche-Neige, je n’ai pas le droit d’accepter quoi que ce soit.
— Aurais-tu peur d’être empoisonnée ? demanda la vieille. Regarde : je partage la pomme en deux ; tu mangeras la moitié qui est rouge, moi, celle qui est blanche.
La pomme avait été traitée avec tant d’art que seule la moitié était empoisonnée. Blanche-Neige regarda le fruit avec envie et quand elle vit que la paysanne en mangeait, elle ne put résister plus longtemps. Elle tendit la main et prit la partie empoisonnée de la pomme. A peine y eut-elle mis les dents qu’elle tomba morte sur le sol. La reine la regarda de ses yeux méchants, ricana et dit :
— Cette fois-ci, les nains ne pourront plus te réveiller !

Les trois morts

On sait que les malédictions de la reine seront vaines. Déposée dans un cercueil de verre, Blanche-Neige sera ressuscitée par un prince charmant. La leçon métaphysique est claire : L’âme du monde est immortelle.
Les trois attentats commis par la reine visent précisemment trois réalités de l’être humain.
Le corset vise le corps (étouffement), le peigne (porté sur la tête, siège de l’esprit) atteint l’esprit, et la pomme à moitié empoisonnée l’âme (empoisonnement de l’âme).
Chacune de ces réalités (corps, âme et esprit) évolue (consciemment ou non) dans trois mondes à la fois dictincts et entremêlés (qui sont aussi symbolisés par le triskel) : le monde d’en bas (gaul. dubno- , kym. anwfn), le monde du milieu (gaul. medio- , kym. abred) et le monde d’en haut (gaul albio- , kym. gwynfid).
Le corset, le peigne et la pomme à moitié empoisonnée sont ici les équivalents symboliques des trois châtiments que les coutumes celtiques réservaient aux coupables des crimes les plus graves : la bastonnade, la pendaison et la noyade. Le supplicié était assommé sur terre (abred), pendu ou garrotté en l’air (gwynfid), et noyé dans un marais (anwfn). Le but de ces supplices était de s’assurer que, morts dans chacun des mondes concernés, le corps, l’âme et l’esprit du condamné ne retournent jamais dans la roue des réincarnations.
Le châtiment « des trois morts » est un fait de civilisation qui s’est trouvé archéologiquement vérifié (avec des variantes) lorsque l’on a découvert les cadavres des hommes et femmes dits « des tourbières ». L’homme de Tollund Fen (Danemark, 1950) a été assommé, étranglé et noyé ; l’homme de Lindow (Liverpool, 1984) a été garrotté et il a eu la gorge tranchée, avant d’être jeté dans l’eau du marais. Tous portent des traces de blessures préalables à la noyade.
Du point de vue de la transmission d’une pratique historique et signifiante, le conte de Blanche-Neige se situe dans une tradition ininterrompue, dont on citera ici deux jalons, rédigés en latin au XIIe siècle : la Vita Merlini et la Vie manuscrite de saint Kentigern(1) (1147). Dans ces deux épisodes de la saga de Merlin, le druide est devenu fou et vit en forêt. On le surnomme : le Sauvage (Myrddhin wild) ou Merlinus sylvestris : Merlin des bois.

(1) La Vie de saint Kentigern a été publiée dans l’ouvrage intitulé : Johannis de Fordun Scotichronicon, cum supplementis et continuatione Watteri Boweri, Insulœ sancti Columbæ Abbatis, 2 vol. in-fol. Edinburgh, MDCCLVII, tome I, lib. III, cap. XXXI, p. 135-137.

Dans la Vita Merlini, Merlin a été capturé par le roi Rodarch et arraché à la forêt de Calidon (ou Kelydon, située dans la partie de l’île appelée Calédonie). Il vit à la cour du roi, tout en rêvant de s’échapper.
L’enfant aux trois destins
Un jour le roi Rodarch, apercevant une feuille prise dans les cheveux de la reine, il l’en ôte et la jette. Ce que voyant, le devin se met à rire ; les assistants s’en étonnent ; le roi lui demande le motif de son rire et insiste, lui promettant un présent. L’offre d’une récompense indigne Merlin.
« L’avare aime les présents, dit-il, et désire en avoir. C’est par des présents que l’on régente les caractères faciles, ce qu’ils ont ne leur suffit pas. Il me suffit à moi des glands de Calidon, et des limpides fontaines coulant sur les prés odorants. Ce n’est point par un présent que l’on me prend, et si je n’ai ma liberté, et si je ne peux retourner aux verdoyantes vallées des forêts, je n’expliquerai point mon rire. » Rodarch alors le fait délier et lui rend sa liberté.
– « J’ai ri, dit alors Merlin, parce que vous êtes plus fidèle à la reine, qu’elle ne l’est pour vous. C’est pendant qu’elle était avec son amant, que s’est prise en sa chevelure la feuille que vous en avez ôtée. »
Rodarch entre en courroux et maudit le jour de son mariage.
– « Ajoutez-vous foi aux paroles d’un homme privé de raison, lui dit la reine sans s’émouvoir, plus fou que lui encore serait celui qui le croirait. Et je vais vous prouver qu’il ne sait pas ce qu’il dit : Comment mourra cet enfant ? demanda-t-elle à Merlin. »
– « Oh, madame, dit-il, ce jeune homme mourra en tombant d’un rocher. »
La reine escamote l’enfant, lui fait revêtir d’autres vêtements et couper les cheveux. Puis elle le fait revenir ainsi transformé.
– « Quelle sera la mort de celui-ci ? » demande-t-elle à Merlin.
– « Cet enfant, répond Merlin, mourra sur un arbre de mort violente. »
– « Ainsi, dit-elle à son mari, ce faux devin a pu me calomnier et vous m’avez crue capable d’un grand crime. Mais apprenez en quelle connaissance il parle de cet enfant, et vous verrez bien que tout ce qu’il a dit de moi n’est qu’une invention pour pouvoir retourner à ses forêts. Je l’ai déjà confondu, je vais encore le confondre. »
Elle renvoie l’enfant, et l’ayant fait vêtir d’habits de jeune fille, elle le fait introduire de nouveau.
– « Eh bien ! quelle sera la mort de cette jeune fille ? »
– « Cette jeune fille, dit-il, ne mourra-t-elle pas dans un fleuve ? »
Cette réponse fit rire la reine et le roi lui-même. Ainsi, Merlin avait annoncé trois genres de mort pour le même enfant : le roi fut convaincu que le devin avait faussement accusé son épouse.
Pendant ce temps, Merlin songeait à retourner à ses forêts. Il veut s’en aller à toute force, il frémit, il frappe du poing, il pousse et malmène les serviteurs. Rien ne peut le retenir. En vain le supplie-t-on de rester.
Il retourne donc à ses forêts tant désirées. La reine et Gwendolyne, en le voyant s’éloigner, sont tristes et elles s’étonnent qu’un fou connaisse si bien le secret des choses et la faute même de la reine, mais elles croyaient bien qu’il avait menti touchant le genre de mort du jeune homme, puisqu’il en avait indiqué trois au lieu d’un.
Sa parole fut, en effet, longtemps à se vérifier.
Mais un jour que l’enfant, devenu homme, s’acharnait à poursuivre un chevreuil à la chasse, il tomba du haut d’un rocher sur un arbre, où il resta accroché par un pied, tandis que le reste du corps plongeait dans un fleuve. Ainsi, il fit une chute, fut pendu à un arbre et se noya, et, par ce triple genre de mort, vérifia la prédiction du devin.
Les trois morts de Merlin
La Vie manuscrite de saint Kentigern, texte édifiant, nous raconte la rencontre de Merlin et de Kentigern. Le chapitre où ce récit figure est intitulé : De Mirabili pœnitentia Merlini vatis (De l’extraordinaire pénitence du prophète Merlin). Comme Merlin, Kentigern passait pour lire dans l’avenir et avoir le don de prophétie.
Voici quelle fut la rencontre de ces deux fameux personnages.
Au temps où le bienheureux Kentigern, désireux de solitude, hantait les déserts, un jour qu’il priait avec ferveur dans un bois écarté, il apercut, passant près de lui, un être sans raison, nu, couvert de poils, et qu’on appelait communément Lailoken.
Saint Kentigern l’appelle à lui :
— Créature de Dieu, qui que tu sois, je t’adjure par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, de me parler et de m’apprendre qui tu es, et pourquoi tu erres par cette solitude en la seule compagnie des bêtes des forêts.
Aussitôt le dément s’arrête et lui répond :
– Je suis chrétien, bien qu’indigne d’un tel nom. Autrefois je fus prophète barde sous Vortigern, on m’appelle Merlin. Dans cette solitude je subis un sort cruel, et mes péchés sont tels que je dois l’accomplir parmi les bêtes sauvages, car je ne suis pas digne de rester parmi les hommes pour porter la peine de mes fautes. Au milieu de la bataille qui se livra dans la plaine située entre Lidel et Carwanolow, le ciel tout à coup s’ouvrit au-dessus de moi, et j’entendis comme un bruit formidable et une voix partant du ciel et qui me dit : Lailoken, Lailoken, parce que tu es coupable du sang de tous ces morts, tu seras puni des crimes de tous ; livré à l’ange de Satan jusqu’au jour de ta mort, tu passeras le reste de ta vie parmi les bêtes des forêts. Alors, l’esprit méchant s’est emparé de moi, et m’a jeté parmi les bêtes sauvages…
Ayant ainsi parlé, Merlin-Lailoken se jeta dans la forêt que fréquentaient seulement les bêtes et les oiseaux.
Kentigern tomba la face contre terre et pria : « Seigneur Jésus, cet homme, le plus malheureux des malheureux, comment passe-t-il son existence dans cette affreuse solitude, entre les bêtes, comme une bête, nu et errant, et n’ayant que des herbes pour se repaître ? Aux bêtes et aux animaux sauvages, la nature donne des soies et des poils pour les couvrir, des herbes pour pâture, des racines et des feuilles pour nourriture ; et voilà que notre frère, ayant forme, chair et sang comme l’un d’entre nous, mourra de nudité et de faim. »
Après la prière, la conversion devait suivre.
— Merlin, fais-moi ta confession ; si tu es vraiment repentant, voici l’hostie salutaire du Christ déposée sur cette table : approche avec la crainte de Dieu et en toute humilité pour la prendre, afin que le Christ lui aussi daigne te prendre toi-même ; car je n’ose ni te la donner ni te la refuser.
L’infortuné, s’étant purifié dans l’eau, et ayant confessé avec foi un Dieu unique en Trinité, s’approcha de l’autel, et prit avec une entière confiance et le plus grand respect « le confort du sacrement infini ».
Ensuite, levant les mains au ciel, il dit : « Je te rends grâces, Seigneur Jésus-Christ ; parce que, ce que je désirais (le saint sacrement), je l’ai reçu.
Et se tournant vers Kentigern, il lui dit :
— Mon père, ma vie aura son terme aujourd’hui, comme je te l’annonce, et dans cette année trois personnages me suivront : le plus éminent des rois de Bretagne, le plus saint des évêques, le plus noble des comtes.
Kentigern lui répondit :
— Mon frère, va en paix, et que le Seigneur soit avec toi.
Lailoken s’enfonça dans la solitude du bois pour cacher son bonheur.
Mais, comme ce que le Seigneur a ordonné ne peut être éludé, il arriva que, ce même jour, des pasteurs du roi Meldred le frappèrent de pierres et de bâtons jusqu’à le tuer, et qu’il tomba de la rive escarpée de la Tweed, sur la pointe d’un pieu très aigu qui était fiché dans quelque engin de pêche. Il fut transpercé par le milieu du corps, la tête plongée dans l’eau, et il rendit son âme au Seigneur, comme il l’avait prophétisé.
D’où quelqu’un a dit : Transpercé par un pieu, frappé à coups de pierres, et par l’onde.

Ces trois causes, dit-on, donnèrent la mort à Merlin.